Question/Réponse : Tétrachloréthylène dans l'eau de boisson

*Question* Un homme de 33 ans, ingénieur du génie civil, a consommé pendant un an sur son lieu de travail une eau contaminée par du tétrachloréthylène. Entre juillet 1999 et août 2000, il aurait bu ainsi, chaque jour ouvrable, 2 litres d’une eau contenant 20 µg/l de ce solvant. Quelques semaines après la découverte de cette pollution, est apparue une symptomatologie faite d’asthénie, de troubles digestifs, d’un amaigrissement de 5 kg et de tendinopathies chroniques des genoux et des poignets. A noter que ce monsieur a eu une tendinite achiléenne bilatérale en 1998, lors du traitement d’une infection urinaire par la ciprofloxacine. Les examens biologiques montrent une lymphoneutropénie (700 et 1200/mm3 respectivement) et une élévation modérée (1,5 à 2 N) des transaminases. La biopsie médullaire met en évidence une dépression de l’ensemble des progéniteurs ; une stéatose hépatique a été évoquée par l’échographiste. Le diagnostic étiologique piétine en dépit des très nombreux examens paracliniques réalisés. L’eau polluée par le tétrachloréthylène peut elle être responsable de ce tableau ? Des conséquences à long terme sont-elles à redouter ? *Réponse* Le tétrachloréthylène ou perchloréthylène est un solvant chloré très utilisé pour le nettoyage à sec des textiles (pressing) et pour le dégraissage des pièces métalliques. C’est un hydrocarbure volatil, modérément irritant pour la peau et les muqueuses. En milieu professionnel, situation où se rencontrent les expositions les plus importantes, sa toxicité est essentiellement neurologique : l’inhalation de concentrations excessives au poste de travail provoque des signes ébrio-narcotiques (sensations d’ivresse et d’euphorie, céphalées, nausées, vertiges, voire tendance à la somnolence…), rapidement réversibles avec l’éviction. A long terme, des troubles cognitifs et des perturbations de l’humeur sont possibles chez les travailleurs fortement exposés. Les données animales et les études épidémiologiques conduites dans le secteur de la blanchisserie industrielle indiquent clairement l’absence d’impact du tétrachloréthylène sur la moelle osseuse ainsi que sur les structures ligamentaires et tendineuses. Les données épidémiologiques réalisées en milieu de travail montrent également que le tétrachloréthylène n’est pas hépatotoxique. Comme tous les solvants organiques, il pourrait être responsable d’une stéatose, accumulation de triglycérides sous forme de vésicules dans le cytoplasme des hépatocytes. La consommation chronique excessive de boissons alcoolisées, l’obésité et le diabète sont les étiologies les plus fréquentes de cette atteinte. La stéatose hépatique se traduit par une élévation de la ɣ-GT, isolée ou associée à une augmentation modérée des transaminases (1,5 à 3 N), parfois par une hépatomégalie ferme d’aspect « brillant » - hyperéchogène - à l’échographie. Une exposition prolongée à forte dose aux solvants induirait des phénomènes d’induction enzymatique chronique, à l’origine d’un défaut d’oxydation des acides gras et d’altérations du métabolisme du cholestérol et des triglycérides. L’existence même de cette pathologie n’est pas formellement démontrée en milieu professionnel, mais des lésions analogues sont mises en évidence à forte dose chez la souris, particulièrement sensible en raison d’un métabolisme du tétrachloréthylène propre à cette espèce. Plusieurs cas de contamination de l’eau de boisson par du tétrachloréthylène ont été publiés, notamment aux Etats-Unis, au Japon et en Suisse, presque toujours à partir d’installations de nettoyage à sec. Les pollutions sont en général limitées en durée et en intensité dans la mesure où les teneurs importantes en tétrachloréthylène rendent l’eau imbuvable du fait de son odeur et de son goût. Aucun effet sanitaire, clinique ni biologique, n’a été mis en évidence chez les consommateurs, malgré une absorption parfois non négligeable de solvant. Ainsi, des concentrations sanguines de tétrachloréthylène atteignant 5 µg/l ont été mesurées à la fin des années 80 chez des familles japonaises dont l’eau de puits, employée pour la boisson et la cuisine, était polluée par les effluents d’une usine de nettoyage. Le solvant était détectable dans le sang lorsque le taux dans l’eau de puits dépassait 120 µg/l. Une étude cas-témoins publiée en 1993 a suggéré l’existence d’une augmentation de l’incidence des leucémies dans le Massachusetts ; l’eau contenait des taux extrêmement variables de tétrachloréthylène (1,5 µg/l à plus de 7 mg/l selon les points de mesure sur le réseau) provenant des liners en vinyle recouvrant l’intérieur des conduites d’adduction d’eau. L’étude porte seulement sur 34 cas incidents. Des leucémies sont observées chez le rat lors des études de cancérogenèse vie entière par inhalation ; mais l’incidence spontanée de cette pathologie est élevée dans cette espèce. Chez les travailleurs du nettoyage à sec exposés à des niveaux bien supérieurs que les consommateurs d’eau accidentellement contaminée, il n’y a pas d’augmentation significative des leucémies. En ce qui concerne ce patient, la consommation pendant un an d’une eau polluée par 20 µg/l de tétrachloréthylène n’explique pas, en l’état actuel des connaissances, sa pathologie. Il convient de le rassurer quant à l’absence de conséquence à long terme de cette exposition ; aucune surveillance particulière n’est à envisager.

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