Incendie d'un dépôt de pneumatiques : quel risque sanitaire pour les riverains ?

h4. Question bq. _En février 2002, un incendie de 4 à 5 millions de pneumatiques usagés s’est déclaré dans une tuilerie désaffectée servant de dépôt ; un nuage de fumée noire était visible à plusieurs km du lieu du sinistre. L’incendie n’a été totalement maîtrisé qu’au bout de plusieurs semaines : la population de notre commune a donc subi une exposition prolongée aux fumées émanant du foyer résiduel. Quels peuvent être les risques sanitaires à court et à long terme pour les riverains, quelle stratégie de surveillance médicale mettre en œuvre ?_ h4. Réponse Les pneumatiques sont constitués d’une armature métallique enchâssée dans une matrice de caoutchouc vulcanisé. Le caoutchouc est un élastomère naturel dont le monomère est l’isoprène, extrait du latex d’un arbre d’origine amazonienne, _Hevea Brasiliensis_. Le polymère acquiert une structure tridimensionnelle par chauffage à 100-140°C en présence de soufre, de noir de carbone (3 kg par pneu) et d’agents de réticulation ou accélérateurs de vulcanisation (le plus souvent des amines aromatiques), créant des ponts sulfure entre les chaînes. La composition des fumées de combustion de pneumatiques est complexe. On relève d’abord la présence de substances non spécifiques, retrouvées dans toutes les fumées : oxydes de carbone, hydrocarbures de faible poids moléculaire, aldéhydes… La teneur en dioxyde de soufre (SO[~2~]) est habituellement très importante : le gaz provient de l’oxydation du soufre additionné en grandes quantités au caoutchouc lors du processus de vulcanisation. Les fumées sont aussi très riches en suies et goudrons, constitués d’hydrocarbures polycycliques aromatiques (HPA), pyrosynthétisés en grandes quantités à partir des noirs de carbone, et également en nitrosamines provenant de la pyrolyse des amines aromatiques utilisées comme agents de vulcanisation. Les risques sanitaires pour les populations riveraines exposées aux fumées de combustion du dépôt de pneumatiques usagés doivent s’envisager sous deux aspects : le risque toxique à court terme et le risque à long terme, en particulier cancérigène. h4. _Le risque toxique aigu_ Le danger des fumées de combustion de pneumatiques est d’abord l’asphyxie liée à la déplétion en oxygène et aux oxydes de carbone (monoxyde et dioxyde). Plusieurs pompiers et gendarmes intervenus au plus près du sinistre ont d’ailleurs été légèrement intoxiqués par le monoxyde de carbone et ont dus être hospitalisés. Les fumées de combustion de pneumatiques sont en outre particulièrement irritantes pour la muqueuse des yeux et des voies respiratoires, en raison des fortes concentrations de SO[~2~] qu’elles contiennent. De fait, des signes de conjonctivite (picotements oculaires) et d’irritation trachéo-bronchique (sensation d’oppression thoracique, toux) ont bien été décrits par les riverains. En outre, le SO[~2~] est puissamment bronchoconstricteur, à partir de 5 ppm chez le sujet sain, mais dès 1 ppm chez l’asthmatique. Une exposition aux fumées peut entraîner l’exacerbation d’un asthme prééxistant bien stabilisé, voire le déclenchement d’un bronchospasme chez un sujet indemne de maladie asthmatique. A moyen terme, des séquelles d’un accident respiratoire au SO[~2~] sont possibles, sous forme d’un syndrome de Brooks, hyperréactivité bronchique responsable de manifestations asthmatiformes durables (toux, hypersécrétion bronchique et dyspnée). Au vu des images -- impressionnantes ! -- de l’incendie relayées par la presse, on pouvait craindre la survenue de nombreux cas d’asthme chez les enfants et/ou de poussée d’insuffisance respiratoire chez les sujets âgés. En réalité, l’exposition au SO[~2~] s’est avérée modeste : les métrologies effectuées ont mis évidence des concentrations inférieures à 250 µg/m[^3^], à comparer avec la valeur limite de moyenne d’exposition (VME) admise dans les locaux de travail, fixée par le ministère du Travail en France à 2 ppm soit 5 mg/m[^3^]. Après enquête téléphonique auprès des médecins généralistes du secteur, un seul patient semble avoir consulté pour des manifestations asthmatiformes, vraisemblablement en relation avec l’incendie. Pour les personnes asymptomatiques, aucune conséquence sur la fonction respiratoire n’est à redouter, tout examen est inutile. h4. _Le risque toxique à terme_ Les fumées de combustion de pneumatiques contiennent d’importantes concentrations d’HPA et de nitrosamines. Formés par pyrosynthèse lors de la combustion à haute température de la plupart des matières et matériaux organiques, ces substances sont des cancérogènes avérés : ce sont elles qui sont responsables du cancer bronchique et du cancer de la vessie des fumeurs. Le pouvoir cancérogène des HPA et des nitrosamines s’exprime aussi en milieu professionnel : chez les travailleurs de l’industrie du caoutchouc exposés de manière prolongée aux fumées de vulcanisation, il existe une augmentation de l’incidence des tumeurs du larynx, du poumon et de la vessie, ainsi que des leucémies. Ces cancers surviennent 15 à 30 ans après le début de l’exposition ; plusieurs décennies d’exposition sont en général nécessaires à leur survenue. Le Centre International de Recherche contre le Cancer a classé en 1987 la vulcanisation du caoutchouc dans le groupe 1 des agents et procédés certainement cancérogènes pour l’homme. Aucune étude épidémiologique ayant examiné la mortalité par cancer de populations au voisinage d’installations de vulcanisation du caoutchouc n’est disponible. Pour les riverains du dépôt de pneumatiques, quantifier un risque de cancer bronchique à l’échelon individuel suite à l’épisode de pollution est impossible en l’état actuel des connaissances. Toutefois, ce risque apparaît négligeable compte tenu de la durée et de l’intensité de l’exposition aux fumées. Aucune surveillance médicale spécifique n’est nécessaire. Elle serait inutilement anxiogène, potentiellement iatrogène (irradiation répétée des personnes) et surtout non rentable. En effet, le dépistage du cancer du poumon, même chez les fumeurs, n’est pratiqué dans aucun pays développé en raison de son inefficacité, le pronostic n’étant pas amélioré. La mise en place d’une surveillance médicale se heurterait de surcroît à d’insurmontables questions pratiques, actuellement non résolues : quels examens pratiquer (radiographie pulmonaire, scanner thoracique, autres ?), à quel rythme (annuel, tous les deux ans, tous les cinq ans ?), à qui (dans quel rayon autour du foyer ?) et à partir de quelle date (compte tenu de la survenue retardée des tumeurs) ? Au total, il convient de rassurer les personnes exposées quant aux conséquences sanitaires à court et à long terme de cet incendie. Une information claire et loyale est certainement à même d’être comprise et reçue positivement par la population.

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