Question/Réponse : Risque cardiaque des peelings au phénol

h4. Question bq. _Une femme de 30 ans, sans antécédent particulier, a bénéficié d’un peeling du visage par Exopeel®. Le geste a été réalisé sous sédation par midazolam et analgésie par sufentanil. Dix minutes après la fin de l’application, réalisée en dix minutes au lieu des quarante-cinq recommandées, est apparue une tachycardie jonctionnelle avec changement de l’axe de QRS. L’épisode s’est résolu en cinq minutes sous oxygénothérapie, sans autre perturbation associée. Je n’ai pu obtenir de détails supplémentaires de la clinique… Est-il habituel d’observer des troubles du rythme cardiaque lors des peelings ?_ h4. Réponse Technique utilisée depuis 1903, le peeling consiste en une abrasion chimique de l’épiderme et/ou du derme : la brûlure de la peau -- en principe contrôlée ! -- conduit à sa régénération, aboutissant à des résultats esthétiques indiscutables et durables. La principale indication est le traitement de l’héliodermie, vieillissement prématuré de la peau du visage lié à l’exposition solaire excessive. Les peelings profonds, destinés exclusivement au visage et au cou, font souvent appel à des formulations contenant du phénol. C’est le cas d’Exopeel®, constitué d’une solution aqueuse de phénol (autour de 50 %), de résorcine, d’huile de croton, d’acide citrique et d’un mélange d’éthanol, de glycérine, d’huile d’olive et de sésame. Les peelings sont pratiqués par des dermatologues ou des praticiens de médecine esthétique. En France, les produits employés n’ont pas de statut de médicament ni même de dispositif médical. Exopeel® est disponible sur Internet ; le site du laboratoire de « cosméceutique » qui le commercialise précise qu’il existe sur le marché des produits dont la dénomination est proche mais la composition fort différente… Le phénol est caustique pour la peau et les muqueuses (dès 10 %), responsable de brûlures des tissus avec lesquels il entre en contact : c’est cette propriété qui est exploitée pour le peeling. Des brûlures étendues par une solution concentrée de phénol peuvent se compliquer d’une intoxication systémique car le composé est doté d’une excellente pénétration percutanée. Le risque est bien connu en milieu industriel où l’intoxication se traduit par des convulsions précoces puis un coma, accompagné d’un effet proarythmogène sur le cœur. Ainsi, un ouvrier américain de 17 ans est mort dans un tableau de convulsions généralisées, trente minutes seulement après une projection de phénol à 30 % sur environ 15 % de la surface corporelle. En cas de survie, des complications viscérales - hémolyse, cytolyse hépatique par nécrose centrolobulaire, tubulopathie rénale - surviennent dans un second temps. C’est essentiellement par voie percutanée que le phénol exerce sa toxicité : en effet, par voie orale, le produit est détoxifié au niveau du foie par conjugaison aux sulfates et à l’acide glucuronique ; seule l’ingestion suicidaire d’une dose massive déborde les capacités de conjugaison de l’organisme. Les intoxications par le phénol ne sont pas seulement professionnelles, elles sont aussi iatrogènes : elles peuvent faire suite à une neurolyse splanchnique (instillation de 15 à 30 ml d’une solution à 6 % pour le traitement palliatif du cancer du pancréas), à une sympathectomie lombaire « chimique » (artériopathie des membres inférieurs) et à un peeling profond au phénol. Plusieurs publications, dont certaines étayées par des dosages toxicologiques, font état de troubles du rythme cardiaque après peeling. Le monitoring systématique est d’ailleurs vivement recommandé…, notamment par la société de dermatologie américaine dans son guide des « bonnes pratiques de peeling » (1995). Dans une série de 43 opérations publiée en 1978, dix cas d’arythmie ont été observés : bigéminisme, extrasystoles ventriculaires, tachycardie atriale paroxystique, tachycardie ventriculaire. Une enquête conduite à la fin des années soixante-dix auprès de 794 chirurgiens plasticiens américains pratiquant des peelings phénolés de la face, relève 13 % d’effets indésirables cardiaques, sans plus de précision… Aucun décès n’a cependant été rapporté. Les arythmies surviennent rapidement lors de l’application et rétrocèdent tout aussi rapidement, le plus souvent spontanément. Elles sont en relation avec une application trop rapide ou sur des surfaces trop grandes traitées en une seule fois. Chez 154 patients américains des deux sexes ayant subi un peeling phénolé, l’incidence des modifications de l’ECG était de 39 % chez ceux traités en une seule séance, contre 22 % chez ceux traités en deux temps. En ce qui concerne cette patiente, la relation entre l’épisode de tachycardie et l’application trop rapide du peeling apparaît très probable. L’absence de réglementation et l’opacité régnant sur ces pratiques exposent les candidat(e)s au rajeunissement à des complications locales (troubles pigmentaires, érythème persistant, cicatrices hypertrophiques, surinfection virale, bactérienne ou candidosique…) mais aussi à des troubles cardiaques potentiellement sévères. Après la notification en 1999 d’un décès d’origine cardiaque, la distribution des peelings phénolés a été interdite en Nouvelle Zélande.

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