Ingestion accidentelle de cannabis chez l'enfant

Le cannabis n’est autre que le nom latin du chanvre, une plante de la famille des Cannabinacées. Les différences morphologiques et de composition chimique observées sont consécutives à l’adaptation de la plante aux conditions climatiques. Dans les pays chauds, le chanvre sécrète une résine, présente en abondance dans les feuilles et les sommités fleuries, pour se protéger de la chaleur. Il s’agit du cannabis indica ou chanvre indien. Cette résine est riche en substances psychoactives, au premier rang desquelles le Δ-9-tétrahydrocannabinol ou THC. Tout comme la composition, les dénominations diffèrent selon le lieu de production et le mode de préparation. On retrouve, du moins dosé au plus dosé en THC, les feuilles et sommités fleuries, simplement séchées et réduites en poudre (herbe, marijuana destinée à être fumée) ; la résine, séparée de la plante par battage puis compressée, se présentant sous forme de plaques, barrettes ou boulettes (haschisch fumé ou incorporé dans des pâtisseries "space cake") et enfin l’huile, particulièrement dosée en THC, mais d’usage plus rare.

Le cannabis est de loin la substance illicite la plus consommée dans les pays de l’Union Européenne. Dans l’Hexagone, son niveau d’expérimentation a très fortement augmenté depuis la dernière décennie. Si cette consommation de type "occasionnelle" touche principalement les jeunes de moins de 18 ans, elle peut se poursuivre à l'age adulte. Ainsi entre 1999 et 2002, 20% des 15-34 ans en ont consommé au cours de l'année. Une fraction de cette population est une population parentale et l'introduction du cannabis dans l'univers domestique expose au risque d'une ingestion accidentelle par de jeunes enfants. Entre novembre 1999 et octobre 2005, le CAP de Lyon a géré 18 cas rapportant de telles intoxications avec divers dérivé du cannabis (mégots de joints, morceaux de barrette…).

On ne connaît pas de dose toxique en raison de la difficulté à estimer la quantité supposée ingérée et de l’incertitude sur la concentration en THC du produit ingéré. De plus, bien que largement absorbé (90-95 %) par voie digestive, le cannabis subit un effet de premier passage hépatique important qui réduit sa biodisponibilité à environ 2 à 14 %, avec une large susceptibilité interindividuelle. A titre indicatif, une publication rapporte la survenue de troubles graves (coma, troubles respiratoires…) chez 7 enfants âgés de 9 à 25 mois ayant ingéré 45 à 145 mg/kg de cannabis sous forme de haschisch (soit de 0,5 à 2g de haschich chez des enfants pesant de 8 à 14 kg). Classiquement, les effets apparaissent 30 à 90 minutes après l’ingestion mais peuvent débuter plus tardivement (au bout de 4 voire même 6 heures). La durée des troubles est de plusieurs heures, 6 à 8 heures dans la plupart des cas, avec une durée maximale de 18, voire 24 heures. Chez l'enfant, les symptômes sont principalement des troubles neurologiques à type de somnolence (parfois précédée d’une agitation ou en alternance avec cette dernière) et de confusion. En cas d'ingestion massive, l'évolution peut être marquée par un coma et des manifestations respiratoires peuvent être redoutées : dépression et pauses respiratoires nécessitant parfois une ventilation assistée. Ont également été rapportés : hypotonie, ataxie, tremblements, nystagmus, de même qu’un cas de crise tonico-clonique généralisée. Les troubles cardiovasculaires, notamment la tachycardie (alternant parfois avec des épisodes de bradycardie) ne sont pas exceptionnels. Enfin, des signes plus accessoires ont été signalés tels que des troubles oculaires aidant parfois au diagnostic différentiel (mydriase généralement modérée -- une seule publication fait état d’un myosis -- ou hyperhémie conjonctivale). Une hypothermie modérée est parfois rapportée.

Parmi les 18 intoxications rapportées au CAP de Lyon, 16 ont présenté des troubles avec essentiellement une somnolence, parfois en alternance avec des épisodes d’agitation (cette dernière étant le seul signe identifié dans 2 cas). Une recherche qualitative dans les urines s'est avérée positive pour les 9 enfants chez qui elle a été réalisée.

Une telle intoxication peut ne pas être avouée par les parents en raison du caractère illicite de la substance et de sa réputation d'innocuité parmi les utilisateurs. Il faut donc savoir l'évoquer devant un jeune enfant présentant des troubles de la conscience d’étiologie inconnue, une ataxie, une mydriase modérée, voire une bradypnée. L’hypothèse de l’intoxication peut être confortée par la découverte de fragments de joint ou de boulette de résine dans la bouche de l’enfant, ou par confirmation analytique (on rappellera cependant la possibilité de faux positifs évoqués dans le VIGItox n°25).

En cas d'ingestion accidentelle de cannabis chez l'enfant, il semble légitime de recommander une surveillance hospitalière d'au moins 6 heures, et jusqu'à la résolution complète des symptômes. La prise en charge sera avant tout symptomatique.

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