Effet antabuse: des médicaments le plus souvent, mais parfois aussi des toxiques chimiques

Le disulfirame (ou disulfure de tétra-éthylthiurame, Espéral®) est un inhibiteur compétitif de l'aldéhyde déshydrogénase hépatique, enzyme catalysant l'oxydation de l'acétaldéhyde (provenant lui-même de l'oxydation de l'éthanol) en acétate. Il est utilisé pour la prévention des rechutes lors de la prise en charge de l'alcoolisme chronique: en effet, l'absorption de boissons alcoolisées en cours de traitement se traduit par une accumulation d'acétaldéhyde responsa-ble d'un ensemble de manifestations fort désagréables réalisant le "syndrome antabuse".

Tableau clinique

Celui-ci comporte, 20-30 mn après la consommation d'alcool, une vasodilatation intense prédominant au niveau du visage (faciès vultueux), du cou et de la partie supérieure du tronc, des bouffées de chaleur, des céphalées pulsatiles, des paresthésies des extrémités, des palpitations et des vertiges. Ensuite surviennent nausées, vomissements et hypersudation; une hypotension avec tachycardie sinusale réflexe est constamment retrouvée à l'examen. Le traitement est purement symptomatique (antiémétiques, sédatifs légers éventuellement), tous ces signes disparaissant spontanément en 2 à 4 heures. Les troubles vont se reproduire à chaque nouvelle prise d'alcool, ce qui aide le patient à maintenir son abstinence... ou l'incite à interrompre l'Espéral® !

Si la prise d'alcool est importante, le tableau clinique peut comporter en outre une sensation de fatigue intense, des troubles de conscience avec vision floue, une dyspnée, voire un collapsus ou des douleurs angineuses. L'hospitalisation est alors nécessaire.

Etiologies

Le disulfirame n'est pas la seule substance responsable d'un effet antabuse. D'autres molécules, médicamenteuses ou non, possèdent également la capacité d'inhiber les aldéhydes déshydrogénases et sont à l'origine des mêmes manifestations en cas d'absorption d'alcool. Selon leur demi-vie biologique, l'effet pourra persister jusqu'à plusieurs jours après l'exposition, d'où la possibilité de rechutes itératives.

Médicaments

L'intolérance à l'alcool peut être un effet indésirable de certains sulfamides hypoglycémiants [en particulier chlorpropamide (Diabinèse®) et glibenclamide (Daonil®)] , du métronidazole (Flagyl®), de la griséofulvine (Griséfuline®) et de certaines céphalosporines injectables [céfamandole (Kéfandol®), céfopérazone (Céfobis®) et latamoxef (Moxalactam®)]. Le mécanisme n'en est pas bien connu; à côté du rôle de l'acétaldéhyde, l'intervention d'une métenképhaline a été évoquée. L'hydrate de chloral, hypnotique tombé en désuétude en raison de sa toxicité, est une cause classique mais devenue rare de syndrome antabuse. Le chloramphénicol et la procarbazine (Natulan®) ont également été incriminés.

Champignons

La consommation, au cours d'un repas "arrosé", de spécimens de la famille des coprins (surtout coprinus atramantarius ou coprin noir d'encre, mais également coprinus insignis et micaceus) peut être responsable de cas saisonniers de syndrome antabuse. La toxine en cause est la N5-(1-hydroxy-cyclopro-pyl)-L-glutamine.

Produits industriels

L'intolérance à l'alcool peut aussi s'observer en milieu de travail, lors de l'exposition à certains toxiques chimiques.

  • L'inhalation de vapeurs et/ou la manipulation du diméthylformamide (ou DMF, solvant très utilisé dans l'industrie des fibres synthétiques et cuirs artificiels) est une cause non exceptionnelle d'effet antabuse "professionnel". D'autres solvants organiques comme le trichloréthylène, le 1,1,1-trichloréthane... sont plus rarement impliqués.
  • La pulvérisation sans protection de fongicides de la famille des dithiocarbamates, en particulier le thirame (qui possède une forte analogie structurale avec le disulfirame) mais aussi le zirame et le manèbe, peut se traduire par un effet antabuse. Le thirame est également employé comme accélérateur de vulcanisation dans l'industrie du caoutchouc. Enfin, l'exposition à la cyanamide calcique, utilisée comme engrais et herbicide, est une cause classique mais rare de syndrome antabuse, encore appelé "mal rouge".
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