Intoxication par le plomb consécutive à un comportement pica-like chez un adulte

Un homme de 37 ans est hospitalisé à l’hôpital de Montbrison pour douleurs abdominales diffuses d’apparition récente sur un fond de constipation. L’ASP révèle des images radio-opaques diffuses sur tout l’abdomen évoquant la présence de métal. Le bilan biologique montre une plombémie à 1124 µg/L, une anémie normochrome normocytaire avec hémoglobine à 9,3 g/dL et une fonction rénale normale. L’examen neurologique est normal.

L’interrogatoire de la famille apprend que ce patient présente des troubles du comportement avec ingestion, depuis l’enfance, de plombs de chasse, bougies, pièces en plastique… Chef de chantier, il ingérait depuis quelques semaines des morceaux de plaques de plomb destinées à l’étanchéité des toitures qu’il découpait avec des ciseaux.

Le CAP de Lyon conseille une décontamination digestive (laxatif osmotique) et un traitement chélateur par EDTA calcicodisodique, relayé par l’acide dimercaptosuccinique (DMSA ou succimer) per os. Un bilan plus approfondi est conseillé comprenant un électromyogramme (qui sera normal), un saturnisme chronique pouvant être envisagé. Un myélogramme évoque une dysplasie. Parallèlement au traitement évacuateur, un traitement chélateur est administré (Calcium édétate de sodium® : 1000-1500 mg/m2/j en perfusion IV, 5 jours de suite avec une hyperhydratation de 3 L/m2/j). Aucune toxicité rénale ne sera observée. La plombémie de contrôle est à 699 µg/L. Après une cure de succimer per os (Succicaptal® : 30 mg/kg/j en 3 prises pendant 5 jours), la plombémie, 2 semaines après la fin du traitement, est à 590 µg/L. Un second ASP, 3 semaines après le premier, ne montre plus d’image radio-opaque. Le patient recevra 2 cures de succimer et la plombémie, 4 mois plus tard, sera à 145 µg/L. On lui explique la nécessité d’arrêter cette consommation de plomb et un suivi psychiatrique est entrepris. Une leucémie aiguë est découverte 3 mois plus tard, expliquant la dysplasie et l’anémie.

Discussion

Les intoxications par le plomb par ingestion de corps étrangers sont particulièrement rares chez l’adulte. Elles s’observent parfois chez l’enfant qui porte fréquemment les mains à la bouche. Quelques cas ont été rapportés chez l’enfant, à la suite d’une rétention dans le tube digestif après ingestion d’objet(s) métallique(s) contenant du plomb : jouet (collier), grenaille et balles d’armes à feu, lest pour rideaux, plombs de pêche, accessoire de vêtement importé, pendentif offert avec des chaussures de sport Reebok aux USA… En dehors de ces cas rares, la principale source d’exposition chez l’enfant reste les écailles de vieilles peintures au plomb détériorées et les poussières contaminées associées. Le comportement de pica (ingestion répétitive de substances non-alimentaires) est un facteur de risque bien identifié chez l’enfant. Il peut s’observer durant les 3 premières années de la vie et de façon plus prolongée chez l’enfant autiste. Le pica est en revanche exceptionnel chez l’adulte où il est le plus souvent le fait d’une pathologie psychiatrique, comme dans le cas que nous rapportons. Une plombémie initiale très élevée (3910 µg/l) a été rapportée après ingestion de 206 balles par un homme atteint de schizophrénie, qui a présenté des troubles digestifs et un saignement gastro-intestinal. Il a été traité avec succès par EDTA calcicodisodique et décontamination digestive, puis succimer per os. Le pica peut également faire partie de pratiques ethniques, en particulier dans des populations africaines (géophagie). Il a été décrit parfois pendant la grossesse, à l’origine d’une élévation des plombémies maternelle et foetale. De rares cas d’intoxication aiguë par ingestion de vernis liquide pour céramique (à base d’oxyde de plomb) en classe de thérapie par l’art chez des patients atteints de maladie d’Alzheimer ont été publiés, dont un décès par encéphalopathie (malgré le traitement chélateur). La rétention (en général dans l’appendice) de balles ingérées avec du gibier a été observée chez l’adulte. D’autres sources inhabituelles ont été rapportées. Elles peuvent être à l’origine d’une simple imprégnation ou d’une réelle intoxication chronique par voie orale. L’ingestion répétée de remèdes traditionnels est d’actualité. Ces thérapeutiques ethniques sont originaires d’Asie (Ayurveda) ou d’Amérique Centrale et du Sud (« greta » et « azarcon »), voire de certains pays de l’Est (Géorgie)… De même, la consommation régulière d’aliments solides ou liquides, conservés dans de la céramique artisanale vernissée est à risque, lorsque elle a échappé aux contrôles réalisés sur les objets importés. Une revue de littérature récente a trouvé des plombémies maximales comprises entre 640 et 2540 µg/L, soulignant bien que cette source d’exposition peut conduire à des intoxications significatives. Enfin, quelques cas ont été décrits après consommation de produits alimentaires contenant du plomb : épices (« swanuri marili », « zafron » ou « kharchos suneli », « kozhambu »), colorants alimentaires (« Sindoor » provenant d’Asie du sud) et même bonbons mexicains importés contaminés.

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