Les benzodiazépines : un mésusage à plusieurs visages.

Depuis leur arrivée sur le marché dans les années 60, les benzodiazépines ont connu un essor indéniable. Leur marge thérapeutique large et leur sécurité d’emploi incontestable en regard de celles des barbituriques notamment, ont largement contribué à cette hégémonie. Leurs actions pharmacodynamiques variées leur confèrent des indications multiples. Elles sont aujourd’hui prescrites dans de multiples situations telles que, entre autres, les troubles anxieux, les troubles du sommeil, certaines formes d’épilepsie, les contractures musculaires, la prémédication d’interventions chirurgicales… Les benzodiazépines sont cependant dotées d’un potentiel d’abus et de dépendance certain, et le revers de la médaille n’a pas tardé à se manifester. Dès 1961 apparaissent les premières descriptions de signes de sevrage à l’arrêt de traitements par chlordiazépoxyde (Librium), tandis que les années 80 foisonnent de publications relatives à ce syndrome de sevrage avec mise en exergue de facteurs de risques : principalement la durée du traitement et les doses utilisées. De nos jours, il est d’usage de distinguer trois grands types de patients concernés par l’abus, voire la dépendance aux benzodiazépines. - Le premier groupe, le plus important en termes d’effectif, concerne des patients traités au long cours à doses thérapeutiques, devenus dépendants à leur traitement au fil des mois et des années. Ils ont peu à peu éprouvé le besoin d’en consommer régulièrement afin de pouvoir mener à bien leurs activités quotidiennes. Ces patients ont ainsi poursuivi leur traitement alors même que l’indication initiale avait disparu, les tentatives d’arrêt ou de réduction de posologie s’accompagnant de signes de sevrage. Il s’agit le plus souvent de sujets relativement âgés. On estime ainsi qu’un français de plus de 70 ans sur 2 fait usage de psychotropes : 20 % des 10 millions de personnes âgées consommeraient de façon chronique des anxiolytiques, majoritairement des benzodiazépines. Ce nombre est estimé à environ 1 million de personnes au Royaume-Uni, contre 4 millions aux Etats-Unis. - La seconde catégorie regroupe des patients qui vont rapidement augmenter les doses initialement prescrites. Cette escalade de posologie peut aboutir à un nomadisme médical et/ou pharmaceutique à la recherche de doses suprathérapeutiques. Cette forme d’automédication s’observe chez des patients présentant un terrain psychiatrique fragile, notamment anxieux et dépressif, avec une co-consommation excessive d’alcool souvent associée. - Le dernier groupe concerne le mésusage dit récréatif de benzodiazépines. L’utilisation concomitante avec des drogues illicites est un phénomène croissant ces dernières années. Les benzodiazépines s’intègrent désormais dans le schéma de polyconsommation de produits d’abus. Elles sont utilisées avec les opiacés pour en renforcer les effets ou en atténuer le syndrome de sevrage ou avec les stimulants (cocaïne ou amphétaminiques) pour accompagner la “descente” et la rendre plus supportable. Généralement absorbées per os à doses élevées, elles font parfois l’objet d’un mésusage par voie intraveineuse et sont alors consommées seules, à la recherche d’effets positifs. Chez la plupart de ces patients (sinon tous…), l’arrêt brutal des benzodiazépines s’accompagne de signes de sevrages, parfois sévères. Son diagnostic clinique, les diagnostics différentiels à évoquer, ainsi que sa prise en charge (prévention et protocoles de sevrage) feront l’objet d’un article dans un prochain numéro de VIGItox.

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