Cannabis et grossesse

Le cannabis est le toxique illicite le plus fréquemment consommé par les femmes enceintes : Au moins 3% des grossesses seraient concernées. Plusieurs études se sont intéressées aux conséquences de son usage au cours de la grossesse mais leurs résultats sont discutables du fait de la présence de facteurs confondants tels qu’une polyconsommation de substances psychoactives, licites ou illicites, de conditions de vie parfois précaires ou de l’existence de co-morbidités psychiatriques altérant les liens maternels précoces. De plus, l’évaluation de risque doit prendre en compte l’exposition aux cannabinoïdes (principalement le tétrahydrocannabinol ou THC) mais aussi aux substances liées au mode de consommation (principalement inhalation des fumées de cigarettes formées après son mélange au tabac). La présence de récepteurs cannabinoïdes au niveau placentaire et la liposolubilité du THC lui permettent de traverser le placenta. Après administration par voie inhalée ou IV, les concentrations fœtales en THC atteignent 30% des valeurs maternelles (données animales). Dans l’espèce humaine, les cannabinoïdes sont présents dans le sang du cordon ombilical, avec des ratios plasma maternel/sang du cordon compris entre 2,7-6 pour le THC et 1,7-7,8 pour son métabolite. Par ailleurs, le métabolite du THC peut être retrouvé dans le méconium des nouveaux-nés. Les résultats contradictoires des études animales et leur absence de reproductibilité ne sont pas en faveur d’un potentiel tératogène des cannabinoïdes. Chez l’homme, les données de tératogenèse et de carcinogenèse sont également controversées. Des publications isolées décrivent des atteintes variées n’ayant pas été confirmées (défaut du septum ventriculaire ; survenue de leucémies lymphoblastiques aiguës ou de neuroblastomes chez les enfants exposés in utero) ou ne résistant pas à la prise en compte d’autres facteurs de risque connus (par exemple gastroschisis et jeune âge maternel). Le cannabis n’est pas associé à un tableau malformatif typique et n’est pas reconnu comme un agent tératogène dans l’espèce humaine. L’abus ou la dépendance au cannabis pourrait entraîner une diminution de la perfusion utéroplacentaire liée à une tachycardie et des variations tensionnelles chez la mère. Les conséquences pour l’embryon sont dominées par un retard de croissance intra-utérien et d’accouchements prématurés. Ce risque est corrélé à l’intensité de la consommation. Ainsi, une consommation régulière et importante (plus de 6 joints par semaine) serait associée à une réduction de la durée de la grossesse (de 0,8 semaine en moyenne) et un retard de croissance intra-utérin avec diminution du poids (de 80 à 105 g), de la taille et du périmètre crânien par rapport à l’âge gestationnel. Une consommation occasionnelle n’entraînerait qu’un décalage de l’évolution pondérale sans réel retard de croissance. Ces complications, semblables à celles du tabagisme, ne permettent pas de conclure quant à la responsabilité intrinsèque des cannabinoïdes. Toutefois, la combustion du cannabis majorerait la carboxyhémoglobinémie induite par la consommation de tabac (environ 5 fois plus élevée). Des manifestations néonatales peuvent être observées après exposition prolongée in utero (tremblements, sursauts exagérés, diminution de la réaction aux stimuli - notamment visuels - et troubles de la succion par exemple). Constatées entre 60 et 80 heures après la naissance, elles régressent généralement dans les semaines qui suivent la naissance. Le cannabis pourrait, en outre, être un facteur de risque de mort subite du nourrisson. En 2001, une étude cas témoins a montré une augmentation de ce risque (OR= 2,23 avec IC 95% entre 1,39 et 3,57) chez les nourrissons de mère ayant consommé du cannabis au cours de leur grossesse et ceci, indépendamment des caractéristiques ethniques et de la consommation de tabac. En ce qui concerne les effets à long terme, plusieurs études épidémiologiques ont relevé des anomalies comportementales et cognitives chez les enfants nés de femmes ayant consommé régulièrement du cannabis durant leur grossesse, parmi lesquelles une augmentation de l’impulsivité et de l’hyperactivité, des déficits de l’attention ou des fonctions exécutives (capacité de planification ou de jugement…), des troubles de l’apprentissage (lecture, compréhension et performances scolaires) ou des troubles des conduites (risque d’initiation de consommation de tabac et de cannabis à l’adolescence), sans diminution globale du QI. Le mécanisme en cause est encore incomplètement élucidé et les facteurs socioculturels pourraient avoir un rôle prépondérant. Cependant, on doit évoquer l’implication des endocannabinoïdes dans la maturation cérébrale, bien mise en évidence chez le fœtus animal exposé. L’apport exogène de THC pourrait perturber cette fonction pendant la grossesse. En conclusion, aucune conséquence délétère majeure n’a pu être formellement établie en ce qui concerne l’exposition aux cannabinoïdes au cours de la grossesse. Cependant, les incertitudes quant aux répercussions neuro-comportementales chez l’enfant et son association (quasi) systématique au tabac (clairement néfaste pour la grossesse), doivent conduire à rechercher son usage au cours de la grossesse afin d’inciter la mère à l’arrêt de cette consommation difficilement avouée de par son caractère illicite.

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