Question/Réponse : risque reprotoxique lié à l’exposition aux borates en milieu de travail

Question

Les braseurs d’une entreprise d’installations frigorifiques sont exposés à des borates présents comme antioxydants à la surface des baguettes de soudure. La métrologie a montré des concentrations en métaux extrêmement faibles, mais le bore n’a pas été dosé. L’acide borique et certains borates étant classés reprotoxiques catégorie 2 et ces postes étant occupés aussi bien par des hommes que des femmes en âge de procréer,quel est le risque pour ces salarié(e)s ?

Réponse

Métalloïde largement répandu dans la nature, le bore est un élément dont le rôle biologique chez l’homme est encore inconnu. Sa présence dans les légumes, les fruits et les céréales rend compte d’une exposition ubiquitaire par l’alimentation :celle-ci réalise un apport quotidien de 1 à plusieurs mg, pouvant dépasser 10 mg/jour chez les végétariens. Plus de 90 % de la dose ingérée sont éliminés sous forme inchangée dans les urines, avec une demi-vie de l’ordre d’une douzaine d’heures.Variable selon le régime alimentaire, la concentration urinaire du bore peut dépasser le mg/L, alors que pour nombre d’autres éléments traces, elle est plutôt de l’ordre de quelques µg/L.

Les borates sont largement utilisés en milieu industriel : constituants de verres spéciaux (Pyrex®), catalyseurs, abrasifs,ignifugeants, agents de blanchiment dans les lessives, produits photographiques,flux de soudure, engrais... Doué d’activité biocide, l’acide borique est le principe actif de collyres (Dacryosérum®) et anti-septiques divers. L’acide borique et le borate de sodium décahydraté, ou borax,sont des conservateurs employés par l’industrie agro-alimentaire (E 284 et E 285).

La toxicité aiguë de l’acide borique et des borates est très faible comme en témoignent les valeurs élevées des DL50 par voie orale chez le rat, comprises entre 2000 et 5000 mg/kg. Chez l’homme,la toxicité aiguë systémique du bore n’est observée qu’au cours des ingestions massives d’acide borique ou de borates ;mais celles-ci sont rarissimes en Europe du fait de la limitation à 0,5 % des concentrations autorisées dans les antiseptiques. L’acide borique est un acide faible : les solutions même concentrées ne sont que modérément irritantes pour la peau et les muqueuses. En milieu professionnel, l’inhalation d’aérosols microparticulaires riches en borates peut entraîner des signes irritatifs oculaires, ORL et trachéo-bronchiques. Deux études épidémiologiques conduites dans une usine de traitement de borax en Californie ont montré l’absence d’altération de la fonction respiratoire (évaluée par radiographie pulmonaire et EFR) chez les travailleurs exposés. Les borates ne sont pas génotoxiques. Les études animales de cancérogenèse sont négatives et les études épidémiologiques n'ont pas mis en évidence d’excès de risque de cancer, notamment bronchique.

Chez les rongeurs, l’administration réitérée de borates provoque à forte dose (45 mg/kg/jour d’élément bore) une atrophie testiculaire réversible avec azoospermie, raréfaction des cellules germinales et augmentation de la FSH, sans modification de la testostérone plasmatique. Sur un groupe de 28 ouvriers russes exposés depuis plus de 10 ans à des poussières à haute teneur en acide borique (20 à 83 mg/m3), 6 faisaient état d’une baisse de la libido et d’une oligoasthénospermie. Ces effets n’ont pas été retrouvés dans une étude américaine portant sur 542 mineurs de borax (19,7 mg/m3 en moyenne) : leur fertilité s’est même avérée supérieure à la moyenne des Etats-Unis. En Chine, une enquête portant sur 1187 ouvriers de production n’a pas mis en évidence d’allongement du délai à concevoir.

Chez le rat, à des doses de bore élémentaire supérieures à 30 mg/kg/jour, en général toxiques pour la mère, les borates s’avèrent fœtotoxiques (hypotrophie) et responsables de malformations squelettiques, cardiaques et cérébrales. Des doses d’acide borique de 248 et 125 mg/kg/jour sont sans effet sur le développement fœtal respectivement chez la souris et le lapin. Il n’y a pas de donnée épidémiologique concernant l’issue de la grossesse chez la femme enceinte professionnellement exposée à l’acide borique et aux borates. Le suivi prospectif de 253 grossesses exposées à des antiseptiques à base d’acide borique n’a pas montré d’augmentation des issues défavorables.

Sur la base des données animales, l’acide borique et les borates de sodium ont été classés en 2008 par l’Union européenne en reprotoxiques de catégorie 2, fertilité (R 60) et développement (R 61).

Dans la situation de travail décrite, le braseur utilise des baguettes laiton (Cu/Zn à 60/40) enrobées d’acide borique et portées à 800°C, soit bien en dessous de la température de fusion (2300°C) et plus encore de volatilisation du bore. Le borate est donc sous forme microparticulaire dans les fumées, évacuées par une aspiration efficace. Les prélèvements d’ambiance et les prélèvements individuels à hauteur des voies respiratoires relèvent, sans surprise (c’est le principe même de la soudure à bas point de fusion), des concentrations en métaux (Ag, Cu, Sn et Zn) de l’ordre de quelques µg/m3, pour des VLEP qui s’expriment en mg/m3. Le bore n’a pas été dosé, mais il y a tout lieu de penser que les résultats auraient été du même ordre, d’autant qu’il est très minoritaire(0,5 %) dans les baguettes.

En pratique, l’exposition aux composés du bore de ces salariés est infime, sans commune mesure avec les quantités qu’ils ingèrent quotidiennement dans leur alimentation. Il n’existe aucun signal permettant de supposer que les borates soient reprotoxiques pour l’espèce humaine dans les conditions usuelles d’exposition, en milieu professionnel comme en milieu domestique (usage d’antiseptiques). Les hommes peuvent être totalement rassurés quant à l’absence de retentissement sur leur fertilité, les femmes sur l’issue d’une éventuelle grossesse. L’application du décret CMR devrait pourtant conduire à l’éviction de la femme qui s’est déclarée enceinte : on mesure bien là le caractère inadapté de la réglementation actuelle.

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