Fiche technique : Les nouvelles drogues de synthèse ou l’éternel jeu du chat et de la souris

En 2011, l’Observatoire Européen des Drogues et Toxicomanies (OEDT) attirait notre attention sur l’émergence de plus en plus importante de nouveaux produits d’abus synthétiques ou research chemicals. Le rapport annuel conjoint de l’OEDT et d’Europol, relatif aux nouvelles drogues introduites sur le marché européen, faisait état d’un rythme d’apparition sans précédent : à l’état pur ou dans diverses préparations, 41 nouvelles substances psychoactives ont été officiellement détectées en 2010, contre 24 en 2009 et 13 en 2008. Les derniers chiffres ne montrent pas de fléchissement puisque 49 nouvelles substances ont été détectées en 2011.

Jusqu’à ce que d’éventuelles mesures de classement soient prises par les Autorités Sanitaires, ces nouvelles substances psychoactives, encore dénommées legal highs ou euphorisants “légaux”, constituent une alternative à d’autres drogues récréatives classées. Généralement disponibles via des sites d’achat sur Internet (plus de 600 répertoriés en 2011) ou dans des magasins dédiés, ils sont de nature chimique et pharmacologique variée.  La liste – nécessairement non exhaustive – des substances récemment notifiées comporte notamment des cannabinoïdes et des cathinones de synthèse. Leur arrivée avait été précédée de peu par celle de plusieurs dérivés de la pipérazine.

1. Dérivés de la pipérazine

Le chef de file de cette famille, la pipérazine, est à l’origine un médicament anthelminthique. Sa substitution sur l’azote a conduit à deux sous-groupe principaux : les dérivés de type benzylpipérazine et ceux de type phénylpipérazine. Présentés sous forme de comprimés ou de gélules et vendus sous le nom de party pills ou herbal highs, les dérivés de la pipérazine ont gagné l’Europe en 2004. Bien que présentés comme des produits faiblement stimulants d’origine végétale, ces dérivés n’ont rien de naturel. La benzylpipérazine (BZP) est la première à avoir été répertoriée par l'OEDT. D’autres pipérazines sont ensuite apparues : citons par exemple la 1-(3 chlorophényl) pipérazine ou mCPP – retrouvée dans environ 10% des comprimés vendus comme Ecstasy en 2006 – et la 1-(3trifluorométhylphényl) pipérazine ou TFMPP, quasi exclusivement associée à la BZP. Il n’est d’ailleurs pas rare d’identifier plusieurs dérivés dans un même échantillon.

1.1 Pharmacologie

Initialement développée à des fins antiparasitaires comme sa molécule-mère, la BZP a ensuite été évaluée comme antidépresseur potentiel. Elle n’a cependant jamais été commercialisée dans cette indication en raison d’effets qualitativement semblables à ceux de l’amphétamine, bien que d’intensité moindre (environ 10 % de la puissance de cette dernière). La mCPP est à la fois précurseur et métabolite de médicaments antidépresseurs tels que latrazodone et la néfazodone.

Le mécanisme d’action de la BZP sur les catécholamines a été mis en évidence expérimentalement : libération accrue de la dopamine et inhibition de sa recapture au niveau présynaptique, et action de type agoniste dopaminergique au niveau post-synatique. Ces propriétés expliquent son action dite amphetamine-like, au niveau central notamment. Dans une moindre mesure, elle intervient également sur la transmission noradrénergique et sérotoninergique. La mCPP et la TFMPP ont, de leur côté, un profil principalement sérotoninergique.

Le métabolisme des pipérazines est principalement hépatique et implique les CYP 450 avec un risque d’interaction ou de variabilité liée au polymorphisme génétique.

1.2 Effets recherchés

Ils sont en relation avec la stimulation du système nerveux central, à savoir, une vigilance accrue, une modification de l’humeur, voire une euphorie. Des hallucinations sont décrites après consommation de fortes doses. Après ingestion de BZP, les effets durent de 6 à 8 heures. Le délai d’action, parfois de l’ordre de 2 heures, peut sembler tardif et inciter à renouveler les prises ou à consommer d’autres substances.

1.3 Toxicologie

A l’instar de l’amphétamine, elles entraînent une élévation de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle, voire des douleurs thoraciques. D'autres stigmates d'intoxication par sympathomimétique ont également été rapportés : mydriase, tremblements, agitation, insomnie et anxiété accrue. Les cas les plus graves peuvent s’accompagner d’une hyperthermie, de mouvements anormaux (dystonies ou mouvements choréoathétoïdes) ou de convulsions. Un décès au décours d’une consommation conjointe de BZP et d’ecstasy a été rapporté.  En outre, le BZP et la TFMPP ont été identifiées dans plusieurs prélèvements post-mortem sans qu’une relation causale avec le décès ait été clairement établie.

2. Cathinones de synthèse

Ces molécules sont chimiquement apparentées à la cathinone, extraite du khat et de structure très proche de l’amphétamine.  Cette dernière, ainsi que ses molécules-filles, se distinguent seulement par la présence d’une fonction cétone sur le carbone β du squelette amphétaminique correspondant. Apparues récemment sur le marché européen, les cathinones de synthèse – avec comme chef de file médiatique la méphédrone – comprennent également des dérivés médicamenteux tels que l’amfépramone (diéthylpropion) ou encore l’amfébutamone (bupropion).  De nombreux autres composés ont depuis été identifiés, variables selon les radicaux qui substituent la cathinone, et sont venus grossir les rangs de cette famille nombreuse : méthylone, éthylone, butylone, fléphédrone ou dérivés de type pyrovalérone pour n'en citer que quelques-uns.

Présentées sous forme de poudre blanche à brune, ces cathinones sont le plus souvent conditionnées sous forme de gélule, la forme comprimé étant plus rare. Toutefois, et afin de contourner d’éventuels contrôles, les fournisseurs de dérivés de cathinone peuvent également les proposer, sous diverses appellations (par exemple Explosion, Blow, Recharge, Energy etc...), en tant qu’engrais pour plantes vertes, sels de bain ou bien encore produits chimiques destinés à la recherche. Un avertissement fallacieux tel que « non destiné à la consommation humaine » peut même figurer sur le paquet. L’ingestion est le mode de consommation le plus répandu, l’inhalation (sniff ) ou l’injection – bien que possibles – sont plus rares.

2.1 Pharmacologie

L’ajout de la fonction cétone sur un squelette amphétaminique apporte un certain degré d’hydrophilie à ces molécules, les rendant théoriquement moins aptes à franchir la barrière hématoencéphalique.  Une puissance relative moindre par rapport à l’amphétamine correspondante est donc attendue. Pour autant, la cathinone, l’éphédrone (ou methcathinone), la méphédrone ou encore la méthylon sont de puissants inhibiteurs de la recapture des catécholamines (dopamine, noradrénaline et sérotonine).

2.2 Effets recherchés

Les consommateurs rapportent une sensation d’euphorie, d’énergie accrue, une communication facilitée et une hyperactivité.  Selon le produit en cause, le délai d’action se situe en général entre 30 minutes et 1 heure après l’ingestion, et les effets durent plusieurs heures (2 à 5-7 heures).

2.3 Toxicologie

Leur profil toxique est celui d’un stimulant sympathomimétique associant élévation de la pression artérielle et de la fréquence cardiaque, agitation psychomotrice, voire hyperthermie et déshydratation. Les effets indésirables les plus souvent rapportés incluent céphalées, palpitations, voire douleur thoracique, trismus, bruxisme, tremblements et troubles du sommeil. La survenue de comportements agressifs ou psychotiques après sniff de « sels de bains » a été rapportée. Ils ont été impliqués dans plusieurs cas graves tels que des décès ou des accidents cardiaques (infarctus du myocarde, myocardite).

Un tiers des usagers de méphédrone font état de signes en faveur d’une dépendance : tolérance aux effets du produit, perte du contrôle de leur consommation et envie irrépressible de consommer (craving).

Les effets à long terme des cathinones chez l’homme ne sont pas encore connus. Les données animales et leur analogie avec les amphétamines posent clairement la question de leur éventuelle neurotoxicité.

3. Cannabinoïdes de synthèse

En 2008, plusieurs cannabinoïdes de synthèse ont été formellement identifiés comme « contaminants » dans divers mélanges de plantes, vendus pour de l’encens ou désodorisants d’ambiance (sous des noms variés tels que Spice, Gorilla, Yucatan Fire ou K2…). Même s'ils ne contiennent pas de cannabis, ces mélange de plantes sont fumés et produisent des effets néanmoins similaires ; ils sont appelés Herbal Marijuana Alternatives (HMAs) par les anglo-saxons. La plupart des échantillons ne contiennent, outre les cannabinoïdes, que de la matière végétale inerte et des agents (tocophérols et acides gras) censés gêner une identification des principes actifs.

A l'état pur, ces composés se présentent sous forme solide ou huileuse et ont été initialement synthétisés pour la recherche impliquant le système endocannabinoïde.  Ils n’ont pas forcément de parenté structurale avec le tétrahydrocannabinol (Δ9-THC), même s’ils se lient aux récepteurs cannabinoïdes endogènes. De nature chimique hétérogène et divisés en 7 groupes structuraux principaux, ils totalisent plusieurs dizaines de molécules (par exemple, pour les plus connus, le JWH-018 ou JWH-073, le CP 47 ou CP 497 ou encore le HU-210).

3.1 Pharmacologie

Ce sont des agonistes complets des récepteurs endogènes CB1.  In vitro, certains présentent même une affinité pour ces derniers largement supérieure à celle du Δ9-THC, faisant redouter un allongement de la durée d’action ou de probables manifestations cliniques plus intenses. Il y a peu de données concernant leur absorption, leur distribution ou leur métabolisme dans l’espèce humaine.

3.2 Effets recherchés

Classiquement, une sensation de bien-être, d’euphorie et d’empathie est recherchée par les usagers. Ces derniers décrivent pour la plupart de forts effets cannabis-like.

3.3 Toxicologie

Deux petites séries de cas font état d’un tableau clinique évoquant celui d’une intoxication grave par le cannabis. Les symptômes ont été : confusion, hallucinations, agitation, tachycardie, dyspnée, douleurs thoraciques et parfois convulsions. Une hypokaliémie a été relevée chez au moins 2 patients. Récemment, 3 cas d’ischémie myocardique ont été rapportés après consommation de K2. Enfin, un cas associant tolérance et signes de sevrage a été publié chez un jeune homme ayant consommé quotidiennement du Spice Gold durant 8 mois.

La détection de ces nouvelles substances se heurte à l’absence de dosage disponible en routine. De plus, les cathinones de synthèse, mais aussi la BZD, peuvent interférer avec certains tests de dépistage des amphétamines. Leur détection dans le sang ou les urines fait appel à des techniques chromatographiques coûteuses mais indispensables pour assurer leur reconnaissance en vue d’adopter les mesures permettant de limiter l’accès à ces drogues souvent présentés – à tort – comme naturelles.

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