Les catastrophes toxiques

Toute activité humaine est soumise à un risque d'événement accidentel et l'in-dustrie chimique n'échappe pas à cette règle. Compte-tenu de son développe-ment très important et des accidents survenus ces dernières années, la possi-bilité d'une "catastrophe chimique" est un élément à prendre en compte, au niveau de sa prévention comme de sa gestion, au niveau tant des industriels que des Pouvoirs Publics.

Circonstances

Une catastrophe chimique pourra soit être limitée (explosion dans un atelier, accident restant circonscrit à l'usine), soit d'ampleur bien plus grande, tou-chant une zone et une population im-portantes, avec des dégâts majeurs et de très nombreuses victimes, nécessitant la mise en oeuvre de moyens adaptés. Tou-tes les situations intermédiaires peuvent bien sûr se rencontrer.

Accidents de transport

Le transport de matières dangereuses, par voies ferroviaire, routière et flu-viale, nécessaire aux activités indus-trielles et commerciales, est actuel-lement très (trop ?) développé. Il fait l'objet d'un affichage (sur le conteneur ou le moyen de transport) identifiant le produit transporté (n° ONU) et ses ris-ques (code de danger + symbole). Le déraillement d'un convoi ferroviaire de 106 wagons dont 38 de matières dange-reuses (chlore, propane...) à Mississauga au Canada en novembre 1979 a nécessité l'évacuation de 250 000 personnes.

Accidents de stockage

Même si certaines unités préfèrent tra-vailler en "flux tendus", les volumes stockés sont, pour les grandes indus-tries, très importants et une source potentielle d'accident.

Un des accidents les plus graves est sur-venu à Bhopal (Inde), dans la nuit du 2 décembre 1984. Une usine du groupe Union Carbide stockait du méthyl iso-cyanate (MIC) pour la synthèse d'un pesticide, le carbaryl. L'accident serait du à une irruption d'eau dans un des réservoirs de MIC, entraînant une réac-tion chimique avec augmentation de la température et de la pression. Face à cette surpression, la valve de sécurité cède, malgré une tentative de détourne-ment du produit sur un réservoir de stockage, d'où la libération d'un nuage de MIC et probablement d'autres pro-duits secondaires. Ce nuage se dirigea vers les quartiers pauvres de la ville, touchant une population de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Les conditions locales étaient peu favorables (contexte politique difficile, population pauvre, habitat précaire, retard à l'aler-te des populations, manque de moyens des hôpitaux), les conditions de sécurité sur le site non optimales (neutraliseur chimique en réparation, personnel insuffisamment qualifié, accidents anté-rieurs sans prise de mesures concrè-tes...), la toxicité du produit à l'époque mal connue. Tout ceci a conduit à une catastrophe de première ampleur. Le bilan, imprécis, fait état de plus de 20 000 intoxiqués et de 1500 à 2500 décès, la plupart dans un tableau de détresse respiratoire par OAP toxique lésionnel.

Accidents de production

C'est l'emballement d'une réaction de synthèse du trichlorophénol qui est à


° Dr J.M. Sapori, Centre Anti-Poisons et Service d'Urgences Médicales et Toxicologie Clinique, Hôpital Edouard Herriot, Lyon.

l'origine de la libération d'un nuage de 2,3,7,8-tétrachlorodi-benzo-p-dioxine à

Seveso (Italie) en juillet 1976. La pollu-tion, sur plus de 110 hectares, n'a eu que des conséquences cliniques minimes (cf Vigitox N° 4).

Origine naturelle

La production naturelle de gaz toxiques est, de façon exceptionnelle, possible: ainsi, une explosion phréatique au fond d'un volcan éteint (lac Nyos au Came-roun) a libéré en août 1986 des gaz com-primés entraînant environ 1800 décès.

Produits responsables

Dans l'immense majorité des cas, il s'agit de gaz ou vapeurs: dégagement isolé ou contexte d'explosion/incendie. Les gaz toxiques peuvent être classés en 3 groupes.

Gaz Irritants/Suffocants/Caustiques:

Leurs effets, purement loco-régionaux, sont variables avec la concentration et la durée d'exposition: atteinte des mu-queuses et de l'arbre respiratoire allant de la simple irritation oculaire et ORL jusqu'à l'asphyxie brutale en passant par l'OAP lésionnel plus ou moins retardé. Exemples: chlore, ammoniac...

Gaz à toxicité générale

Ils possèdent une toxicité spécifique: neurologique, neuro-musculaire, héma-tologique, anoxiante... Exemples: acide cyanhydrique, organophosphorés, mo-noxyde de carbone...

Gaz à toxicité mixte, locale et générale

C'est le cas de l'hydrogène sulfuré, fortement irritant, anoxiant et neuro-toxique.

Prise en charge

Une catastrophe technologique de gran-de ampleur (incendie, explosions, fuites de toxiques) peut associer une inhala-tion de produits toxiques par de nom-breuses victimes, des brûlures chimi-ques et thermiques, un polytraumatisme (criblage par divers projectiles), un ef-fet de blast, un crush. La prise en char-ge de ces patients est compliquée par le caractère collectif de la catastrophe.

Sapeurs Pompiers (Services d'incendie et de secours)

Dans le cadre d'une catastrophe indus-trielle, leurs activités comportent quatre aspects:

- lutte contre l'incendie et prévention de son extension, à l'aide de moyens conventionnels et de moyens plus spé-cifiques comme les groupes mousses.

- mise en sécurité des employés et des populations environnantes.

- secours aux blessés et intoxiqués.

- intervention éventuelle en milieu chimique à l'aide des cellules mobiles d'intervention chimique (CMIC). Il s'agit de sapeurs-pompiers formés à ce risque et dotés d'un fourgon possédant du matériel de détection et de dosage (type tubes Draeger°), des explosimètres, des équipements de protection pour milieu chimique agressif: appareils respiratoi-res isolants, scaphandres étanches per-mettant par exemple un colmatage de fuite.

SAMU et Centre 15

Ils réalisent la prise en charge médicale avec les soins de l'avant (de type catas-trophe en cas de grande ampleur), les norias d'évacuations médicalisées, la ré-partition au niveau hospitalier.

Sécurité Civile (Ministère de l'Intérieur)

C'est l'organisme qui a pour missions d'organiser et coordonner les secours en cas de catastrophe. Différentes struc-tures existent au niveau départemental, régional et national. Le plan ORSEC est déclenché sur décision du préfet.

Police et Gendarmerie

Elles isolent la zone contaminée, facili-tent l'arrivée des secours, du matériel, des renforts et des évacuations, effec-tuent des opérations de police judiciaire (causes du sinistre, identification des victimes...).

D'autres moyens peuvent également être mis en oeuvre:

- Service de santé de l'armée.

- Ministères des transports, des commu-nications...

- Croix-Rouge française, organisations de secouristes...

- conseillers techniques: Centre Anti-Poisons, DRIRE (Direction Régionale de l'Industrie, la Recherche et l'Environ-nement), ingénieurs de sécurité des en-treprises, coopération inter-entreprise type Transaid...

Prévention

Plusieurs textes de loi régissent les acti-vités industrielles:

- la loi de 1917 classe les établissements insalubres.

- la loi de juillet 1976 relative aux ins-tallations classées pour la protection de l'environnement redéfinit les notions de déclarations et d'autorisations par rapport à la masse de produits.

- la directive européenne de juin 1982 dite "directive Seveso" précise les mesu-res prises par l'exploitant, les contrôles de l'administration (études de sûreté), l'établissement de plans de secours, l'in-formation des populations. En France, près de 300 établissements sont soumis à cette réglementation.

- plusieurs autres lois, décrets ou circu-laires ont par ailleurs été publiés sur la protection de l'environnement, les en-quêtes d'utilité publique, les plans d'ur-gence, les seuils des produits, l'urbani-sation autour des sites industriels, le code national d'alerte...

Dans ce cadre, des plans et études s'im-posent aux industriels:

- étude d'impact dans laquelle l'indus-triel quantifie les risques et définit les dangers, en essayant de réduire au ma-ximum le risque d'un fonctionnement normal.

- étude de danger dans laquelle il ana-lyse les scénarios possibles d'accidents et leurs conséquences les plus pénali-santes, où il prend des mesures préven-tives supplémentaires.

- étude de sûreté qui est une étude de danger approfondie en raison de la na-ture ou de l'importance de l'installation.

- Plan d'Opération Interne (P.O.I.): sont concernées les installations classées soumises à autorisation présentant les risques les plus importants pour les per-sonnes et l'environnement. Le P.O.I. est établi par l'exploitant et a pour but d'or-ganiser la lutte contre le sinistre. Il comprend: schéma d'alerte, cartogra-phie, évaluation des risques, moyens d'intervention, fiches réflexes, équipe-ments mis en oeuvre... Des exercices d'application doivent être réalisés afin d'en vérifier la fiabilité. On reste dans ce cas à un sinistre circonscrit à l'en-ceinte de l'usine, avec gestion de l'acci-dent par l'industriel.

- Plan Particulier d'Intervention (PPI): si le sinistre est susceptible d'avoir des conséquences au-delà de l'enceinte de l'installation, la direction des opérations de secours sera du domaine de l'autorité de police (maire...) et il sera fait réfé-rence au PPI. Son établissement est obligatoire pour les installations classées visées par les décrets des 6 mai 1988 et 14 novembre 1989. Il est de la responsabilité du préfet qui l'établit et le notifie par arrêté. Il prévoit: présen-tation de l'entreprise et de ses risques, mesures d'urgence incombant à l'exploi-tant, diffusion de l'alerte, information des populations, structures de comman-dement, moyens d'interventions... Un P.P.I. peut concerner un ou plusieurs P.O.I.

Conclusion

Il existe en France, comme dans tous les autres pays industrialisés, un risque d'accident technologique majeur, met-tant en cause des toxiques chimiques, qui pourrait toucher une population im-portante. Des réflexions ont été menées, des moyens ont été mis en oeuvre. Dans le cadre de la Médecine de Catastrophe, il s'agit d'un des aspects actuels les plus préoccupants.

search