Abus/dépendance avec les médicaments non soumis à prescription médicale : y penser aussi…

La problématique de l’abus et/ou de la dépendance à certains médicaments, comme les morphiniques et les benzodiazépines, est parfaitement identifiée et conditionne des modalités de prescription et de délivrance strictement encadrées.  Cependant, la notification spontanée permet régulièrement de détecter des situations de même nature pour des molécules non soumises à prescription. Trois exemples illustrent nos propos : les antalgiques combinant paracétamol et codéine, la méphénésine (Décontractyl®) et le dextrométorphane.

Si l’ampleur au niveau national du mésusage des médicaments non soumis à prescription reste mal évaluée, des données existent confirmant leur potentiel d’abus et de dépendance, même si ce dernier est vraisemblablement moindre qu’avec d’autres produits. Le suivi des spécialités combinant paracétamol et codéine a fait l’objet de deux points successifs en 2006 et en 2009 qui ont comptabilisé plus de 300 notifications en près de 10 ans. Fait remarquable en 2009, le Codoliprane® non soumis à prescription avait légèrement dépassé l’Efféralgan Codéïné® au palmarès des spécialités les plus détournées, le 3ème rang étant occupé par la Prontalgine® de prescription médicale facultative. En outre, une étude récente en Midi-Pyrénées se rapportant spécifiquement à l’abus et/ou la dépendance aux médicaments non soumis à prescription médicale souligne que près d’un tiers des patients qui s’automédiquent avec un antalgique combinant paracétamol et codéine, non soumis à prescription, le font dans un contexte de mésusage, d’abus, voire de dépendance. Rappelons que ces cas d’abus et/ou dépendance ne semblent pas systématiquement s’accompagner de l’atteinte hépatique attendue en regard des doses de paracétamol consommées (cf. VIGItox n°46).

Concernant la méphénésine, une vingtaine de notifications d’abus et/ou dépendance ont été rapportées à l’ANSM via le réseau des CEIP/CRPV. Chef de file des myorelaxants d’action centrale, la méphénésine est un "vieux" médicament synthétisé à la fin des années 40. Son mécanisme d’action reste malgré tout incomplètement élucidé et les données de pharmacologie sont peu nombreuses. Dotée d’une marge thérapeutique large, elle a été utilisée dans des indications diverses, y compris d’ordre psychiatrique pour ses effets sédatifs, avant de se voir limitée au traitement d’appoint des contractures musculaires douloureuses. En dépit d’une mise sur le marché ancienne, la majeure partie des signalements d’abus et/ou dépendance sont récents, la plupart depuis 2006. Généralement à la recherche d’effets sédatifs, anxiolytiques, voire d’euphorie, la consommation journalière de méphénésine est alors, en moyenne, d’une boîte par jour. A côté de ces notifications dûment enregistrées et rapportant une consommation caractérisée, il est important de mentionner un nombre équivalent de signalements de pharmaciens d’officine faisant état de demandes régulières et/ou en grande quantité.

Enfin, des cas d’abus impliquant le dextrométhorphane ont récemment été notifiés. Une utilisation à des fins récréatives s’est peu à peu développée en France. Si les premiers signalements recueillis entre 2003 et 2008 ne concernaient que certains patients polytoxicomanes, les suivants se sont avérés être plus nombreux et du fait de jeunes adultes voire d’adolescents. Dans de rares cas, l’usage abusif et détourné de ce médicament, parfois associé à une consommation d’alcool, a conduit à une hospitalisation. Là encore, outre les notifications de cas cliniques, un nombre croissant de pharmaciens d’officine avaient signalé des demandes récurrentes de dextrométhorphane par des adolescents, le plus souvent sous forme de comprimés ou de capsules. En 2012, une mise en garde a été émise par l’ANSM et relayée par l’Ordre des Pharmaciens.  Début 2013, un arrêté a radié le dextrométhorphane de la liste des médicaments dits "de médication officinale" et en accès libre.

L’abus et la dépendance avec ces médicaments peuvent être difficiles à repérer. Les patients concernés ne recherchent pas forcément - du moins dans un premier temps - l’aide d’un professionnel de santé. Du fait de la tolérance peu à peu développée, ils ne présentent pas systématiquement de troubles somatiques reflétant leur surconsommation. En outre, le contexte particulier que constitue l’abus et/ou la dépendance (avec la notion de "transgression des règles" que cela sous-entend) peut dissuader certains patients d’évoquer ce problème avec leur médecin ou leur pharmacien. Tout ceci contribue à compliquer leur repérage et par là même leur prise en charge. Le pharmacien d’officine est en première ligne pour détecter les cas d’abus, voire de dépendance à des médicaments ne nécessitant pas de prescription médicale. Des demandes jugées anormales, parce trop fréquemment répétées et/ou en quantité trop importante, doivent attirer l’attention.

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