Fiche technique : LA DECONTAMINATION CUTANEO-MUQUEUSE

Introduction

La décontamination de la peau et/ou des muqueuses en cas de contact avec un produit chimique est une action qui doit relever du bon sens commun et des gestes de base du secourisme. C’est un élément important de la prise en charge médicale d’une victime, car elle a pour but de limiter la gravité potentielle de ce contact. Elle peut concerner un individu (contexte domestique ou professionnel), un groupe, voire une population importante (décontamination de masse). Elle pourra être réalisée sur le lieu de l’accident par la victime elle-même, son entourage (famille, collègues de travail), les services de secours, ou après son arrivée à l’hôpital par le personnel hospitalier.

Les produits chimiques concernés

Ce sont tous les produits provoquant une atteinte locale de la peau et des muqueuses, de type brûlure chimique et certains produits pouvant diffuser à l’ensemble de l’organisme à partir d’une zone de contact cutanéo-muqueuse (à l’origine d’une intoxication systémique par voie percutanée, type organophosphorés ou dérivés fluorés...).

Les objectifs de cette décontamination

Elle a principalement pour objectif de faire cesser le contact du produit avec la zone concernée afin, d’une part, de limiter une éventuelle toxicité locale et la progression du produit caustique au sein des différentes couches de l’épiderme (à l’instar de la limitation de la progression d’une onde thermique en cas de brûlure thermique) et d’autre part de limiter une éventuelle absorption de l’agent à travers la peau ou les muqueuses qui sera d’autant plus facilitée que la peau est préalablement lésée (eczéma...), fragile (enfants et surtout nourrissons) ou lésée de manière concomitante par un produit associé ou le produit en cause lui-même (caustique, brûlure thermique...).

La décontamination doit également éviter le transport du produit en cause sur les vêtements, la peau et les muqueuses de la victime, et ainsi limiter le risque de contamination secondaire d’autres personnes (en particulier sauveteurs et professionnels de santé) lors de la prise en charge de la victime.

Les modalités de base de la décontamination

La décontamination doit débuter le plus rapidement possible après le contact (plus ce délai sera court, plus cette décontamination sera efficace).

  • la première phase de la décontamination cutanéo-muqueuse commence par le déshabillage de la victime. Il s’agit d’un déshabillage complet ou à défaut, au moins de l’ensemble des vêtements en contact avec le produit, y compris les sous-vêtements (qui peuvent également être imprégnés du produit, comme l’a bien montré un accident survenu en 1992 à Dakar avec l’explosion d’une citerne d’ammoniac) et les chaussures. En hiver, les tenues couvrantes constituées de plusieurs couches assurent une certaine protection cutanée temporaire (le déshabillage rapide dans ce cas constituera une bonne part de la décontamination).
  • la seconde phase est un lavage abondant, à l’eau courante, prolongé (15 minutes, «montre en main»). On peut noter une certaine similitude avec le refroidissement d’une brûlure thermique cutanée. Attention lors d’un lavage localisé (bras par exemple) à ne pas faire s’écouler le produit de lavage sur des zones indemnes. Il s’agit d’une eau ruisselante (robinet, douche) et pas d’une eau stagnante (bain). L’eau n’a pas besoin d’être stérile, mais tout simplement propre. L’eau du robinet, c’est-à-dire potable, est tout à fait satisfaisante. Cependant à défaut, il vaut mieux une décontamination avec l’eau provenant d’une flaque, que pas de décontamination du tout. Si le lavage porte sur l’ensemble du corps et en cas d’utilisation d’une eau courante, il existe un risque notable d’hypothermie. Le patient devra donc être séché et rhabillé rapidement à la fin de la décontamination.
  • en milieu industriel, il existe des douches de sécurité clairement identifiées, sous lesquelles la personne contaminée doit se précipiter, se déshabiller, se doucher.
  • enfin, dans la suite d’une décontamination, un suivi des éventuels effets locaux ou systémiques (pour les produits ayant passé la barrière cutanée) doit être assuré.

La décontamination oculaire

Elle suit le même processus, sachant que l’instillation locale d’une goutte d’anesthésiant en collyre, peut faciliter la décontamination. L’éversion des paupières supérieure favorise un rinçage efficace des culs de sacs conjonctivaux. Cette décontamination n’est pas très facile (en particulier chez les enfants) et nécessite souvent l’aide d’une personne extérieure. Des dispositifs spécifiques (rince-œil, lave-œil individuels...), disponibles en milieu industriel, favorisent l’ouverture de l’œil et donc le contact avec la solution de rinçage.

Problèmes et incertitudes.

  • certaines zones sont plus difficiles à décontaminer : cheveux, zones des plis (en particulier axillaires, inguinaux), zones pileuses, zones peu accessibles, muqueuses... Au niveau unguéal, il peut être utile dans certains cas (contact avec de l’acide fluorhydrique par exemple) de couper les ongles pour favoriser une meilleure décontamination digitale.
  • la place d’une éventuelle décontamination sèche (terre à foulon), en remplacement ou précédant une décontamination à l’eau n’est pas clairement définie.
  • des solutions décontaminantes sont commercialisées (Diphotérine® par exemple). Compte-tenu d’une évaluation limitée, il n’y a pas de consensus sur leur utilisation à ce jour. On peut simplement noter que leur conditionnement favorise une disponibilité immédiate en l’absence de points d’eau (chantiers, véhicules de secours).
  • l’intérêt de renouveler une décontamination en cas de persistance de manifestations locales n’est pas validé.
  • certains aspects techniques ne sont pas définis avec précision : débit minimal d’eau, durée optimale du lavage, intérêt de l’adjonction d’un additif (solution tensioactive moussante) et température de l’eau. La température de l’eau est un élément important : trop froide, elle comporte un risque d’hypothermie, trop chaude (sans aller jusqu’à une brûlure thermique !), elle pourrait favoriser l’évaporation du produit (et donc une possible inhalation concomitante de la victime) ainsi qu’une vasodilatation sous-jacente pouvant favoriser le passage systémique du produit chimique.

La décontamination de masse des victimes en cas d’attentat ou d’accident collectif impliquant des matières NRBCe

Dans ce cadre, sont donc concernés les produits chimiques toxiques, mais également les agents biologiques, ainsi que les radioéléments. Historiquement, de nombreuses solutions décontaminantes étaient utilisées (hypochlorite de sodium, permanganate de potassium...), en particulier au niveau militaire, pour inactiver ou neutraliser le produit en cause. Compte-tenu de l’absence de données expérimentales probantes, des études ont été entreprises au niveau européen dans le cadre du projet ORCHIDS piloté par la Health Protection Agency anglaise (et impliquant également la France, la Tchéquie et la Suède). L’objectif est d’explorer les techniques de décontamination de masse des victimes en urgence et de les optimiser. Des protocoles d’études ont été utilisés associant des expérimentations in vitro et des tests/ manœuvres sur des volontaires (avec contrôle d’efficacité à partir de marqueurs cutanés). La DGSCGC du Ministère de l’Intérieur a, à partir des premiers résultats du projet ORCHIDS, élaboré un protocole pour ses chaînes de décontamination de masse, inclus dans les dispositions NRBCe ORSEC. Deux types de décontamination ont été ciblés :

  • une décontamination dite d’urgence comportant une extraction immédiate de la zone de danger, suivie d’une décontamination sèche des zones cutanées exposées à l’air avec ab(ad)sorption et déplacement des produits toxiques (terre à foulon, absorbants, tissus/papiers) puis un déshabillage (au minimum des couches superficielles) terminée par un rhabillage (type pyjama)
  • une décontamination approfondie (humide) si nécessaire avec déshabillage complet, puis douche des victimes avec une eau contenant une solution tensioactive à 0,5% (type savon de Marseille liquide), à un débit de 10-30 L/min pendant une minute, à une température de 30-35°C, ensuite rinçage à l’eau à un débit de 10-30 L/min pendant une minute à 30- 35°C. Les victimes sont alors séchées par tamponnement et enfin enveloppées dans une couverture de survie.

Des questions d’ordre technique restent en suspens : type de buse / de jet en sortie (jet diffusant...) de la douche conditionnant la taille des gouttelettes, emplacement des jets par rapport au corps (au-dessus de la tête type douche classique ou jets diffusants latéraux...), lavage à la main ou avec un gant, lavage de la victime par elle-même ou avec un aide, modalités de décontamination optimale des cheveux, éventuel contrôle instrumental de l’efficacité de la décontamination (pour les armes chimiques) au sortir de la chaîne de décontamination...

Enfin la décontamination environnementale concernant les polluants ou les produits toxiques persistants nécessite des expertises préalables et des techniques spécifiques.

Pour finir, tous les aspects de prévention qui permettent d’éviter un contact cutanéo-muqueux avec un produit chimique toxique, sont bien sûr à privilégier en amont, tant en milieu professionnel avec le port d’EPI et les protocoles de sécurité, qu’en milieu domestique avec les conseils d’utilisation et de manipulation des produits dangereux (bricolage, ménage...) que l’on peut trouver dans les fiches élaborées par l’INPES

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