Fiche technique : L’EFFET ANTABUSE : LE POINT EN 2014

Définition de l'effet antabuse

L’effet antabuse ou syndrome antabuse est une réaction provoquée par l’ingestion d’alcool (ou préparations en contenant), même en faible quantité, chez une personne rendue intolérante à l’alcool par l’exposition à certaines substances médicamenteuses ou non (champignons, produits phytosanitaires, solvants). Il se manifeste par des céphalées, un flush cutané (rougeur du visage et du tronc), des troubles digestifs (nausée, vomissements, diarrhée), un malaise général et des troubles cardio-vasculaires liés à une vasodilatation avec tachycardie réactionnelle accompagnée parfois de palpitations, d’une hypotension artérielle responsable de sensations vertigineuses et d’asthénie, voire d’un collapsus.

Mécanisme à l’origine de l’effet antabuse

La métabolisation de l’éthanol se fait de la manière suivante : l’éthanol est oxydé par l’alcool déshydrogénase (ADH) en acétaldéhyde. Ce dernier va subir une dégradation oxydative par l’aldéhyde déshydrogénase (ALDH) et donner de l’acétate puis de l’acétylCoA aboutissant au dioxyde de carbone, à de l’eau et de l’ATP après passage dans le cycle de Krebs. En cas d’inhibition de l’ALDH , inhibition pouvant être provoquée par un certain nombre de substances médicamenteuses ou non, l’acétaldéhyde ne peut être dégradée et s’accumule dans le sang. C’est l’accumulation d’acétaldéhyde dans le sang qui va provoquer l’effet antabuse.

L’acétaldehyde, appelé aussi « éthanal » ou « aldéhydeacétique », est utilisé dans l’industrie chimique comme matière première de base dans la synthèse des acides acétiques, de résines, et d’adhésifs et dans l’industrie alimentaire comme agent de préservation alimentaire et de saveur (arôme alimentaire). On le retrouve dans la fumée de combustion, de cigarette et dans les gaz d’échappement. C’est un liquide incolore, très volatil, inflammable et miscible à l’eau. Son odeur fruitée peut être détectée à faible concentration 1 ppm (= 1.8 mg/m3) tandis qu’à forte concentration elle devient suffocante et piquante. Sous forme de vapeur, 40-70 % de la dose inhalée est absorbée. Sous forme liquide, l’absorption cutanée dépend du temps de contact entre l’acétaldéhyde et la peau ou les muqueuses. Responsable d’effets irritatifs de nature variable en fonction de la concentration et de la voie d’exposition, aucune intoxication systémique n’a été rapportée en milieu de travail. L’acétaldéhyde est classé parmi les substances pouvant être cancérogène pour l’homme (groupe 2B).

Prise en charge du syndrome antabuse

D’évolution habituelle spontanément favorable, il n’existe pas de traitement spécifique. Sa prévention repose sur l’exclusion de toute consommation d’alcool dans les situations à risque identifiées.

Le Fomépizole (4-méthyl pyrazole), inhibiteur compétitif de l’alcool déshydrogénase hépatique (ADH) indiqué pour bloquer la métabolisation du méthanol et de l’éthylèneglycol, possède également la capacité debloquer la transformation de l’éthanol en acétaldéhyde et peut donc limiter l’aggravation d’un syndrome antabuse. Si un syndrome antabuse constitué n’est pas une indication de Fomépizole, un état de choc réfractaire dans un contexte de rechute alcoolique chez un patient traité par disulfiram, peut bénéficier de son administration en cas de persistance d’une éthanolémie significative.

Les substances impliquées dans le syndrome antabuse

Elles ont toutes la capacité d’inhiber l’ALDH. La durée de la période exposant au risque de survenue d’un syndrome antabuse en cas de prise d’alcool est variable d’une substance à l’autre et dépend de la durée de l’inhibition de l’ALDH.

Les médicaments

Certains médicaments sont incriminés dans la survenue du syndrome antabuse. L’exclusion de toute consommation alcoolique dépend de la durée du traitement mais aussi, pour les traitements de courte durée, de la durée de l’inhibition de l’ALDH dépendante :-du type d’inhibition (une inhibition irréversible expose à un risque plus prolongé qu’une inhibition compétitive) et, -de la demi-vie d’élimination de la substance impliquée. Les mécanismes à l’origine du syndrome antabuse restent encore spéculatifs pour de nombreuses substances et la durée de l’abstinence alcoolique difficile à préciser après l’arrêt du traitement en cause.

1. Le Disulfiram, molécule du sevrage alcoolique

Le disulfiram est un dérivé soufré indiqué dans la dépendance alcoolique. L’inhibition de l’ALDH, qui entraîne une élévation de la concentration en acétaldéhyde 5 à 10 fois supérieure aux taux de base du sujet alcoolique, est l’effet thérapeutique recherché. L’accumulation d’acétaldéhyde liée à la rechute alcoolique est alors responsable de manifestations déplaisantes (bouffées congestives du visage, nausées et vomissements, sensation de malaise, tachycardie, hypotension) susceptibles de générer un véritable « dégoût » pour l’alcool. Le délai d’apparition des symptômes est de quelques heures et la régression se fait en un jour.

2. Les antiparasitaires

Les traitements antiprotozoaires intestinaux tels que les nitro-5-imidazolés peuvent provoquer un effet antabuse. Les données de la littérature comme l’analyses des cas collectés dans la banque nationale de pharmacovigilance (BNPV) mentionne des cas avec les molécules suivantes : métronidazole, ornidazole, secnidazole et tinidazole. Les cas les plus fréquents sont rapportés avec le métronidazole (Flagyl®). Le délai d’apparition de l’effet est souvent rapide après l’ingestion d’une faible quantité de boisson alcoolisée (comme un verre de vin). Les symptômes régressent spontanément en quelques minutes à quelques heures. Bien que le secnidazole ait un usage mono dose, toute consommation alcoolique doit être évitée dans les 3 à 5 jours suivant son administration en raison de sa demi-vie de 25 heures.

Le sulfiram, analogue du disulfiram, entrant dans la composition de l’Ascabiol (topique cutané utilisé pour traiter la gale) a également été impliqué, ce qui laisse supposer une absorption cutanée significative notamment en cas d’application intempestive.

3. Les antifongiques

Parmi les antifongiques par voie générale, la griséofulvine et le kétoconazole sont les deux molécules identifiées pour causer un effet antabuse. Un cas récent, enregistré dans la BNPV, mentionne l’apparition d’un flush cutané, de troubles digestifs, d’une hypotension artérielle et une sensation de paresthésie des extrémités, une heure après l’absorption d’un comprimé de griséofulvine avec de la bière (33 cl).

4. Les antibiotiques

Certaines céphalosporines de 2ème génération (moxalactam et céfamandole) entraînent un syndrome antabuse. Cet effet serait lié à un groupement tétrazole positionnée sur le 3ème carbone du noyau de l’acide aminocéphalosporanique des céphalosporines 2G. Cette structure chimique exercerait une action de type compétitive au niveau de l’ALDH. Le délai d’apparition des symptômes est de 15 minutes environ et leur régression spontanée est obtenue en 30 minutes.

5. Les sulfamides hypoglycémiants

Le glipizide, le gliclazide et la glibenclamide, molécules de la famille des sulfonylurées, possèdent un groupement sulfonyle lié à un groupe urée (carbamide) inhibant l’ALDH. Le syndrome antabuse est marqué par une sensation de chaleur et de picotement de la partie supérieure du corps. Le délai d’apparition après l’ingestion d’une faible quantité d’alcool est de 30 à 40 minutes. La régression se fait en 2 heures environ.

Les champignons

Certains champignons comestibles sont composés de toxines inhibant l’ALDH. Ces toxines peuvent être dégradées par une cuisson prolongée. Le coprin noir d’encre , Coprinus atramentarius est le plus fréquemment impliqué notamment en cas de cuisson insuffisante. Sa substance active, la coprine [N-5-(1-hydroxycyclopropyl) glutamine] est métabolisée en 1-aminocyclopropanol. C’est ce métabolite qui va inhiber l’ALDH et provoquer l’accumulation d’acétaldéhyde liée à une prise d’alcool. Le délai nécessaire à une inhibition significative de l’ALDH est de 1 à 3 heures et une alcoolisation très modérée concomitante au repas peut n’avoir aucune conséquence si l’éthanol est métabolisé avant que l’inhibition de l’ALDH soit suffisante. A l’inverse et en raison d’une inhibition prolongée de l’ALDH sur 3 à 5 jours, un syndrome antabuse peut apparaître lors d’une prise d’alcool à distance de l’ingestion des champignons (notamment au cours des repas suivants). Si les symptômes régressent habituellement en 2 à 4 heures, des évolutions plus lentes ont été rapportées. A titre d’exemple, chez un patient ayant présenté un effet antabuse typique, 2 heures après un repas de coprins accompagné de 3 pintes de bières, une tachycardie a persisté pendant 2 jours. D’autres champignons peuvent être impliqués comme le Boletus luridus contenant de la muscarine et les gyromitres contenant de l’hydrazine.

Les expositions professionnelles

1. La cyanamide calcique

C’est un engrais minéral utilisé en agriculture. Lors de l’épandage, l’absorption se fait par voie percutanée et/ou par déglutition des poussières inhalées. Cette substance est un puissant inhibiteur de l’ALDH hépatique. La symptomatologie du syndrome antabuse secondaire à l’absorption d’alcool, régresse en moins de 24 heures.

2. Le thirame et le zirame

Ce sont des fongicides de contact à large spectre appartenant à la famille des dithiocarbamates. De structure apparentée au disulfiram, ce sont des inhibiteurs de l’ALDH. L’exposition à ces fongicides se fait au moment de leur pulvérisation et l’intolérance à l’alcool (s’exprimant 30 à 60 minutes après l’ingestion d’une boisson alcoolisée) peut persister cinq à dix jours après l’arrêt de l’exposition professionnelle.

3. N,N-DiMéthylFormamide (DMF)

C’est un solvant utilisé dans la fabrication des fibres acryliques et des cuirs synthétiques. Il pénètre dans l’organisme au niveau percutané ou par inhalation (70% de la dose inhalée de DMF est absorbée). Il existe différents métabolites conjugués du DMF : le HMMF, le NMF et le HMF. Ces derniers sont responsables d’une inhibition compétitive de l’ALDH.

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