Les produits de coupe

La pratique consistant à couper une drogue avec diverses substances n’est pas récente. La nature des composés identifiés dans un échantillon de drogue est variable et on distingue classiquement les adultérants (pharmacologiquement actifs) des diluants (pharmacologiquement inertes et principalement représentés par des sucres ou des composés minéraux comme le talc ou des carbonates) ; dans les deux cas, leur ajout est volontaire et peut avoir lieu à différents stades de la chaine de distribution. Outre ces deux catégories, le produit final peut également contenir des impuretés ou des intermédiaires de synthèse ou encore divers agents infectieux. Leur présence est cette fois-ci involontaire, en lien avec le procédé de fabrication et/ou de stockage. L’identification des divers produits de coupe revêt un intérêt à visée sanitaire, avec parfois mise en évidence de tableaux cliniques atypiques voire carrément inattendus en regard de la drogue annoncée.

L’évolution de la teneur moyenne en héroïne des poudres saisies depuis plus de 20 ans est à la baisse et c’est désormais un produit de qualité médiocre qui domine le marché, titrant en moyenne à 15%. La circulation ponctuellement d’échantillons (très) fortement dosés est néanmoins possible. Depuis de nombreuses années, l’héroïne est principalement adultérée avec de la caféine et du paracétamol, identifiés dans la quasi-totalité des échantillons saisis et analysés par les services répressifs. Encore appelé « héroïne morte », cette association – parfois la seule identifiée dans certaines poudres prêtes à l’emploi pour couper l’héroïne – peut représenter plus de 80% de la masse du produit final. Ce mélange serait utilisé en raison de son amertume, rappelant celle de l’héroïne et permettant de leurrer l’usager. La caféine faciliterait également la vaporisation de l’héroïne lorsque cette dernière est chauffée avant inhalation, tandis que le paracétamol serait ajouté en raison de ses propriétés antalgiques. Au-delà de ce mélange classique, divers autres produits ont ponctuellement été identifiés, posant parfois problème en termes de santé publique et à l’origine d’alertes sanitaires. On peut ainsi mentionner l’identification en 2009 d’héroïne contenant des benzodiazépines ou plus récemment des dérivés de type fentanyl, puissants opioïdes majorant le risque d’overdose. Enfin, depuis 2009, plusieurs cas d’anthrax ont été répertoriés en Europe chez des patients injecteurs d’héroïne. Si la poudre est apparue comme la source la plus vraisemblable de bacille du Charbon, la façon dont elle a été contaminée n’est pas formellement élucidée. L’hypothèse qui prévaut est celle d’une contamination accidentelle de l’héroïne par des spores de B. anthracis au cours de sa dissimulation dans une peau d’animal infecté.

Avec la cocaïne, la nature des produits de coupe est moins figée. Les poudres saisies en France titrent généralement à moins de 50% en cocaïne, avec là encore possibilité ponctuelle d’échantillons beaucoup plus dosés. Les principaux adultérants identifiés sont historiquement la caféine et des anesthésiques locaux (lidocaïne notamment). Puis la phénacétine est apparue dans les années 90, avant que la décennie 2000 ne voie l’arrivée de l’hydroxyzine, du diltiazem et enfin du lévamisole. Ce dernier est désormais identifié dans une majorité des poudres saisies. Médicament antiparasitaire retiré du marché en raison d’effets indésirables hématologiques et cutanés, il est présent dans la cocaïne à une teneur moyenne de l’ordre de 10%. Plusieurs cas d’agranulocytose ou de vascularites avec manifestations cutanées (purpura nécrotique au niveau du visage ou des membres) ou rénales (glomérulonéphrites à croissants) ont été publiés ces dernières années chez des patients cocaïnomanes. La surconsommation de médicaments antalgiques à base de phénacétine fut à l’origine de néphropathies, aboutissant au retrait de marché de cet antalgique au début des années 80. À ce jour, nous n’avons pas identifié de cas rapporté d’atteinte rénale en lien avec la phénacétine chez des patients cocaïnomanes, possiblement en raison d’un seuil non atteint, que ce soit en termes de quantité comme de durée d’exposition.

En 2007, une alerte sanitaire a été diffusée en France, relative aux risques liés à la consommation d’herbe de cannabis coupée par des microbilles de verre. Des cas de pneumopathie avec identification de silice dans les macrophages du liquide broncho-alvéolaire ont été décrits, rattachés à de microscopiques particules de verre issues de l’éclatement des microbilles sous l’effet de la combustion du cannabis. D’autres atteintes, moins profondes avec ulcération des muqueuses oropharyngées, ont également été rapportées après consommation de cannabis coupé avec du sable. Dans les deux cas, l’explication la plus plausible est l’alourdissement de l’herbe à la recherche d’un gain accru à la revente. De plus, l’aspect brillant de l’herbe coupée par du verre pouvait faussement être interprété comme gage de teneur élevée en THC. Un cas de pneumoconiose après consommation en Allemagne de cannabis coupé au talc a par ailleurs été publié en 2012. Toujours en Allemagne, un cluster d’intoxication au plomb impliquant une trentaine de patients a été identifié en 2008 dans la région de Leipzig. La plombémie moyenne était supérieure à 1000 μg/L, avec un pic à plus de 4000 μg/L. L’analyse d’un échantillon d’herbe a effectivement révélé la présence de minuscules particules de plomb. Là encore, nous n’entrevoyons pas d’autre explication que celle d’un alourdissement du produit final. Enfin, et même si cette pratique n’est décrite qu’en Amérique du Nord, l’adultération du cannabis par des anticoagulants oraux utilisés comme rodonticide (superwarfarins) mérite d’être mentionnée ici, en raison des complications hémorragiques décrites et de quelques questions récentes reçues au Centre Antipoison de Lyon à propos de « joint coupé à la mort aux rats ».

Nous terminerons cette revue avec l’Ecstasy. Une publication espagnole décrit l’analyse de plus de 6100 échantillons, 60% sous forme de poudre contre près de 40% sous forme de comprimé. Il en ressort que les comprimés sont plus souvent adultérés que les poudres. En effet, 56% des comprimés ne contiennent que de la MDMA contre 77% des poudres. A l’inverse, 30% des comprimés ne contiennent pas de MDMA mais une autre substance psychoactive, contre seulement 14% des poudres. La nature des adultérants identifiés varie entre comprimés et poudre. Si la caféine est retrouvée dans une proportion équivalente de comprimés et de poudres (près d’un tiers), les pipérazines (mCPP) sont plus souvent identifiées dans les comprimés (plus de 40%) que dans les poudres (4%). Corollaire de cette situation, le métoclopramide – généralement associé aux pipérazines – est identifié uniquement dans les comprimés. A l’inverse, les anesthésiques locaux (lidocaïne et procaïne) sont présents uniquement dans les poudres,
tout comme le dextrométhorphane. La présence de ce dernier s’expliquerait par des effets ressentis jugés proches de ceux de la MDMA. Une faible part des comprimés et des poudres contient d’autres stimulants, amphétaminiques ou cathinones de synthèse. La méthamphétamine notamment est identifiée dans 6% des poudres, tandis que la PMMA – amphétamine à marge de sécurité étroite – a justifié de nombreuses
alertes sanitaires ces derniers mois en Europe.

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