Question/Réponse : psycho-syndrome aux solvants organiques

Question : Un homme de 30 ans, sans antécédent particulier, se plaint d'une altération de l'état général avec asthénie intense, anorexie, insomnies. Il aurait également présenté plusieurs épisodes de malaise avec vertiges précessifs. L'examen clinique est normal. Les examens complémentaires réalisés en mi-lieu neurologique spécialisé (EEG, PL, scanner cérébral, potentiels évoqués visuels) sont sans anomalie. Seule une dyschromatopsie a été mise en évidence, ainsi qu'un ralentissement psychomoteur et un déficit mnésique important pour l'âge lors des tests psychométriques. Sur le plan psychiatrique, il n'y a pas de syndrome dépressif vrai mais une composante névrotique réactionnelle à un désir du malade de changer d'emploi. Ce patient est employé depuis 12 ans dans une petite fabrique de pièces en matières plastiques: il projette au pistolet de la mousse polyuréthane dans des moules et occupe par périodes le poste de "gel-coatage". Il n'utilise aucun moyen de protection individuelle et le travail ne s'est jamais accompagné de manifestations particulières. Son exposition professionnelle peut-elle expliquer le tableau ?

Réponse : Après enquête, il s'avère que ce patient est exposé aux isocyanates (monomères des résines polyuréthanes), au styrène (solvant monomère des résines polyesters insaturées) et à divers solvants organiques dont du chlorure de méthylène. Le gel-coatage, consistant à appliquer par pulvérisation manuelle la résine polyester pour réaliser la couche de finition, est une opération exposant les travailleurs à de fortes concentrations de styrène. La toxicologie du styrène est relativement complexe: c'est un hydrocarbure aromatique très volatil, irritant pour la peau, les muqueuses et les voies respiratoires; il possède, en plus marquée, la neurotoxicité centrale commune à tous les solvants organiques. Le nerf périphérique (neuropathies le plus souvent infracliniques) et peut-être le foie (cytolyse) sont également des organes-cibles.

Une dyschromatopsie acquise d'axe jaune-bleu a été signalée dans certaines études de populations exposées aux solvants. Surtout, les signes fonction-nels, le déficit mnésique et la compo-sante dépressive associée peuvent, en l'absence d'étiologie organique ou psy-chiatrique, tout à fait s'intégrer dans un syndrome psycho-organique des solvants. Cette encéphalopathie "fonctionnelle", liée à des expositions prolongées, en principe plus de 10 ans, se traduit essentiellement par des altérations cognitives et psychocomportementales. Les examens paracliniques sont toujours normaux, à l'exception des tests psycho-métriques qui objectivent une baisse des performances avec notamment un allongement des temps de réaction. Les troubles ne sont pas rythmés par le travail; réversibles avec l'éviction, ils s'aggravent à la poursuite de l'exposition. Au niveau individuel, l'imputabilité de cette pathologie très peu spécifique reste difficile.

En ce qui concerne ce patient dont le bilan neurologique et l'évaluation psychiatrique sont négatifs, un psycho-syndrome aux solvants organiques et en particulier au styrène paraît cependant tout à fait plausible, les conditions d'exposition étant parfaitement compatibles. Un argument important permettant d'imputer les troubles à l'activité professionnelle serait de la quantifier par un dosage en fin de journée de travail des métabolites urinaires du styrène (acides mandélique et phénylglyoxylique), celui-ci servant de marqueur de l'exposition globale aux solvants. Enfin, il est clair que l'hygiène du poste de travail doit être revue: pour cela, un contact avec le Médecin du Travail de l'établissement est nécessaire.

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